ISCIPLINES

 

 

 

Défi pédagogique n°12 - Mai 2002
UN MOMENT, ENTRE L'INFIME ET L'INCONNAISSABLE

 

Lire et écrire : accueillir, aller avec, creuser, respirer, jaillir.
Approche de la parole

 



Lire et relire Lorand GASPAR, c'est entrer dans une évidence : sa démarche poétique, qui va de la résistance du réel à l'exactitude du verbe et qui épouse la méfiance classique des passions, défie le commentaire, ou mieux, renvoie toute tentative de commentaire à une sorte d'indigence naïve ou de rouerie universitaire. Dans la mesure où l'évidence n'est ni à traduire, ni à expliquer, ni à justifier, le lecteur, commentateur potentiel, est appelé à la modestie de ce que le poète appelle avec rigueur une approche de la parole.

L'enseignant que je reste en voit sa mission compliquée : il doit faire lire et expliquer ; j'ai voulu dans ces lignes tenter de lui apporter quelque aide … Posons l'équation telle qu'elle se donne à lui : "je veux faire lire Patmos et autres textes (Sauf indication contraire, les citations sont extraites de ce recueil, Gallimard, édition blanche, 2001 ; les chiffres renvoient aux pages) à ma classe de première ; j'écarte le pensum : pour le 15 novembre, vous lirez les pages… je me refuse à la séduction : j'ai découvert un texte fa-bu-leux…; comment susciter la lecture en l'accrochant à une question stimulante, assez simple pour intéresser et assez retorse pour soutenir ensuite l'intérêt ?"

Peut-être celle du moment poétique gasparien peut-elle jouer ce rôle.

Nous savons tous de façon plus ou moins intuitive que chaque poète a son heure, son mois, sa saison préférés : mon Automne éternelle ô ma saison mentale s'écrie Apollinaire dans Signe. Le seul poète que Lorand Gaspar cite comme son éveilleur dans l'essai biographique qui précède Sol absolu, Rimbaud, se reconnaît à ces moments où une tension longuement accumulée vient à exploser :

Assez connu. Les arrêts de la vie . -- O Rumeurs et Visions !
Départ dans l'affection et les bruits neufs ! (Les Illuminations, Départ)




La première chose qui frappe quand on s'interroge sur le moment préféré de Lorand Gaspar est qu'il est double, comme celui de Rimbaud, qu'il est constitué à la fois d'un point (ou d'un segment) et d'une étendue, qu'il met en résonance quelque chose qui est là ou apparaît dans, contre ou sur quelque chose qui dure

cri de silence
dans l'idée d'infini (20)
ou
dans la nuit calme ouverte à l'étendue
tout à coup le torrent (111).


Il est difficile de ne pas rapprocher ce moment complexe de ce que voit notre œil du corps typographique du poème sur la page blanche ; l'écriture poétique de Lorand Gaspar, hors récits et réflexions, est souvent brève, allant jusqu'à tendre vers l'aphorisme ou des for-mes aussi courtes que le haïku ; mais en même temps, à la fin du poème ou le rythmant en fin de vers ou de section on remarque ces tirets longs qui constituent souvent la seule ponctuation notée ; voici un poème dans sa totalité :

sur la frontière mouvante
de l'eau et du sable
l'ombre dansante d'un papillon --
seulement l'ombre, mais intimement soudée,
tels les plis du vent à l'eau remuée,
tels les mots et mouvements de nos corps
à l'étendue infiniment qui s'ouvre -- (106)

Ces tirets constituent une sorte de "point de résonance" - comme on parle en musique de point d'orgue ; ils révèlent un silence ou un temps de pause différents du blanc entre deux paragraphes ou deux vers, puisqu'ils dessinent un lien là où le blanc ouvre un espace vide ; le seul jeu de l'écho et de l'échelle des harmoniques y est remplacé par un signe fait au lecteur de poursuivre et de chercher, dans un silence habité par une présence… Pour qui a eu la chance de rencontrer personnellement Lorand Gaspar et de s'entretenir avec lui, ces tirets longs rappellent la densité du regard qu'il pose sur vous et la qualité de l'écoute qu'il vous offre…

Pour le dernier poème cité, l'approche du seul moment se révèle très réductrice ; elle se double et s'enrichit de son parallèle dans l'espace, et de l'approfondissement d'une part vers le plus ténu - l'ombre à la place du papillon - , d'autre part vers le plus vaste - jusqu'à inclure l'infini - , ainsi qu'un jeu sur la frontière que complètent les deux comparaisons…

 



La complexité du moment gasparien s'accorde naturellement aux deux crépuscules : même si on est aux antipodes de la symbolique baudelairienne, et pour de multiples raisons, soir et surtout matin sont évoqués avec une grande fréquence ; très peu d'ombres ou de demi-teintes, presque toujours la rencontre franche de l'obscur et du clair, le passage ou le contraste de l'un à l'autre :

au fond encore sombre du jardin,
entre ténèbres et transparence,
suspendue dans l'abîme
une feuille traversée d'un rayon (112)

juste avant le jour le feuillage
frissonnant des dernières étoiles (36)

dans la chute sans pli du ciel d'été
un olivier noue et dénoue
son obscur désir de clarté (16)

et il est inutile d'insister ici sur la subtilité toujours limpide des alliances de l'abstrait et du concret, et l'usage de l'oxymore, sans lequel il est impossible de rendre la surprise d'exister (65). Chez un poète qui avoue avoir déclaré à treize ans à son père quelque peu surpris qu'il entendait être tout ensemble "physicien et écrivain", il n'est pas étonnant que le moment qui l'intéresse puisse aussi évoquer celui de la physique, le produit vectoriel qui met en mouve-ment et allie les antagonistes

avance sans que rien ne bouge
vers la source que tu ne vois pas
dans les eaux sans commencement (48)

Ce dernier fragment offre la présence rare d'un pronom personnel de la deuxième personne du singulier ; ces pronoms ne sont jamais référés à un être que le lecteur puisse identi-fier : dédicataire, être cher au poète ou disciple, alter ego, lecteur pris à partie…

tu penses sans vraiment penser
à des années de septembre
là où l'espace - source jaillit dans le cœur
et personne ne sait jusqu'où
sera sienne ce peu de clarté
qui se montre dans le toi et le moi
des gestes et des mots -- (119)

toi et moi sont et ne sont pas le lecteur et le poète, pas plus qu'ils ne les diluent dans un indéfini nous/on. Lorand Gaspar met un soin particulier à se situer au point très exact où se rencontrent le détail le plus précis et l'ouverture la plus vaste, là où on peut

se laisser de part en part
de l'infime à l'inconnaissable
traverser (113)

On retrouve ici le profond classicisme de Lorand Gaspar, sa méfiance du moi et des passions, le refus de l'amour-propre, c'est-à-dire ce qu'il faut appeler aujourd'hui d'un mot devenu rare son humilité ; et j'entends par là cette force de caractère qui fait qu'on garde soli-dement les pieds en terre pour que la tête puisse être à hauteur de soleil ;

Et tu regardes sur ta main
La lumière des étoiles déjà mortes (13)

Là se trouve sans doute aussi la clé de la sensualité gasparienne : toujours présente, reconnue et goûtée, elle est prise dans l'ascèse d'un être-là attentif à la totalité. L'abîme muet du toucher /cueilli sur les choses et les corps (69) ouvre au monde comme univers.


Le moment, par nature fugace, et que le poète s'efforce de fixer par l'écriture qui traverse sans s'interrompre / les corps et les choses qu'un rien déchire (137), est le lieu même de sa quête poétique, dans le présent où se jouent l'abrupt d'une évidence sans nom et les patients travaux d'approche d'un fragment. (Approche de la parole, Gallimard, p.12) Le présent de-meure ténu à qui ne s'est pas dépouillé de tout ce qui tente de l'encombrer au jour le jour. Lire Lorand Gaspar, c'est accepter de l'accompagner au désert, qui ne le quitte pas et qu'il a cons-tamment recherché, depuis le pays "derrière le dos de Dieu" où il a reconnu ses racines, en Judée ou dans l'Egée et jusqu'au cœur de Sidi Bou Saïd. Dans la neige, le sable ou sur la page largement blanche, il nous le fait toucher, et c'est bien de cette expérience du désert, à nous peut-être fermée ou impossible, que nous lui demandons de nous rendre compte.

depuis tant d'années je demande
à la première couleur si fraîche
sur les lèvres humides de nuit
d'être la peau et d'être la pierre
où mes doigts rencontrent le secret,
ce savoir qu'ils sont et celui qui est
des tonnes infinies de lumière.
Du plus pâle au tranchant du plus sombre
sans s'interrompre entre sang et pensée
entre feuille pinceau étendue
corps de liquide et musique à jamais -- (44)

L'exigence particulière que requiert la lecture de Lorand Gaspar, la densité claire de son écriture, comptent sans doute parmi les charmes les plus puissants de cette œuvre peu volumi-neuse mais d'une force rare. Le poète me pardonnera ce jeu de mots lacanien qui me paraît pourtant rendre quelque chose du secret de Patmos, de Sol absolu ou d'Amandiers : nous avons commencé par l'évidence ; homme du désert, c'est peut-être parce qu'il nous aide à nous évider de l'inutile que Lorand Gaspar nous est si précieux et si cher.

nous reste à présent l'humble labeur d'épeler
ce qui de plus simple s'échange dans nos vies (84)

Bernard BUSSER,
inspecteur des Lettres

Retour